Lettre à César



Lettre ouverte,

à tous ceux qui aiment vraiment la musique.



Cette lettre a été envoyée lundi 04 juin 2011 à :

  • Madame Aurélie Filippetti, Ministre de la culture et de la communication
  • Madame Brigitte KLINKERT Chargée d'études et de communication au CESER Alsace, présidente des Dominicains de Haute-Alsace
  • Monsieur Rémy Pflimlin, président de France Télévision
  • Monsieur Christoph Hauser, directeur des programmes d’Arte TV
  • Monsieur Jean-Luc HEES Président-Directeur général de Radio France
  • Monsieur Emmanuel Dupuy, rédacteur en chef de la revue Diapason
  • Messieurs Alexis Delcambre et Jérôme Fenoglio rédacteur en chef du Monde



Mesdames et Messieurs

Il m’est impossible de garder le silence après avoir vu le massacre de César et Cléopâtre de Haendel en direct de Salzburg dimanche 25 mai sur Arte

J’ignorais jusqu’ici comment il est possible de réunir sur le même plateau les plus belles voix baroques du 21ème siècle, tout particulièrement la magnifique Bartoli, le divin Scholl et l’éclatant Jaroussky, soutenus par un des meilleurs orchestres du genre, Il Giardinio Armonico, avec à sa tête le génial Antonini et… de rater le spectacle !

Aujourd’hui hélas, je sais ! Et ma colère n’a pas de limite. Je vous demande donc d’avance de pardonner certaines expressions qui sont, hélas, indispensables pour exprimer l’immensité de mon désespoir.

Pour réussir cet exploit, il suffit de confier la mise en scène à un duo de clowns pseudo-intellectuels qui visiblement n’aiment pas la musique et haïssent les chanteurs, mais admirent uniquement leur propre stupidité nombriliste et leur crétinisme narcissique. Chaque tableau de cet immonde spectacle ridiculise les artistes et avilit la musique de Haendel. Grâce à des personnages de ce genre, le festival de Salzburg, qui prétend chaque année montrer au monde le summum de la production d’opéra, est à mon avis mort, définitivement mort. Parce que le ridicule tue, surtout lorsque le prix des places dépasse 400,-€.

Il est en effet possible de transposer un opéra baroque dans des décors d’un autre siècle, mais cette performance nécessite un minimum de sens musical et dramatique qui manque cruellement à ce type de metteurs en scène ! Malheureusement, il y aura toujours des lèche-culs incultes, capables d’applaudir n’importe quelle production pseudo-intellectuelle qui cache sa misère derrière une provocation idiote ou un ésotérisme crétin.

Mais j’ai constaté que la plus grande partie des spectateurs a hué et sifflé abondamment les deux criminels. J’espère surtout que, dorénavant, le public refusera de se rendre aux futures représentations de cette horreur.

Pour punir les coupables, une bonne solution serait de laisser voter le public à la façon des anciens romains : si une majorité de pouces se tournent vers le sol, les coupables devront être exécutés sur scène. Mais je préfère presque le bannissement à la façon des Egyptiens antiques, l’effacement de toute trace de l’existence de ces scélérats, et l’interdiction définitive de prononcer ou d’écrire leur nom afin de les effacer une fois pour toute de l’Histoire de la musique !

A une époque où tous ceux qui aiment la musique dite classique s’inquiètent de plus en plus pour son futur en tant que musique vivante, à cause d’un public vieillissant, d’une place qui rétrécit comme peau de chagrin dans les rayons de magasins, d’une absence criante sur la quasi-totalité des chaines de radio et de TV. il est inadmissible que l’on présente au public une telle médiocrité qui ne pourra que dégouter un éventuel téléspectateur curieux de découvrir l’opéra ou la musique classique en général !

J’espère que vous comprenez maintenant l’origine de ma profonde détresse. J’observe depuis des années cette lente disparition d’une des plus belles parties du patrimoine intangible de l’humanité, et voici que l’on insulte publiquement des personnes qui consacrent leur vie à sauver et à transmettre ce patrimoine. Je ne peux pas rester silencieux, même si je n’ignore pas que mes appels au secours risquent d’être très insuffisants….

Je suggère donc à Arte TV et à tous les médias qui souhaitent encore apporter un peu de culture à leurs lecteurs, auditeurs ou spectateurs, d’utiliser dorénavant le budget et le temps consacré à ce genre d’escroquerie intellectuelle à d’autres productions musicales de meilleure qualité. Ouvrez vos yeux, et vos oreilles, parce qu’il existe suffisamment d‘autres centres de culture en France et en Europe qui produisent des concerts de très grande qualité avec des budgets annuels probablement équivalents à une seule production d’opéra de Salzburg. Ne vous laissez plus éblouir par de grosses productions mégalomanes et nombrilistes.

Je cite ici en exemple celui que je fréquente le plus, et qui produit chaque année un grand nombre de spectacles à un tarif à peine plus élevé qu’une place de cinéma. En effet, j’ai la chance d’habiter à moins de 20 minutes des « Dominicains de Guebwiller » en Alsace. Ce monastère est devenu depuis plus d’un siècle un grand centre musical, particulièrement réputé pour l’acoustique incroyable de son église, probablement unique en Europe et aujourd’hui dirigé par une équipe de passionnés, qui cherche en permanence de nouvelles idées pour attirer un public de plus en plus nombreux, et si possible plus jeune, plus diversifié, vers le plus grand choix possible de styles de musiques.

J’y ai vécu des moments vraiment inoubliables. Il y a quelques jours seulement, les Arts Florissants y ont chanté des madrigaux de Monteverdi ; leur chef Paul Agnew a même qualifié cet endroit de « Stradivarius de l’Art vocal ». Il dit aussi que « chaque chanteur entent à la perfection sa voix et celles des autres, mais ce qui est merveilleux ici, c’est que le public entend exactement la même chose que nous ! ».

Cette soirée fut, à mon humble avis, un de ces moments de grâce, où toute souffrance disparaît, et seul le vrai bonheur subsiste. Ces six chanteurs, approchant au plus près la perfection vocale, ont interprété avec une conviction rare certaines des plus belles pages de l’histoire de la musique dans un lieu où l’acoustique est si belle que les pierres chantent avec les artistes, sans jamais cacher la moindre nuance de leurs voix, pas même le moindre souffle, ou l’ombre d’un silence !
C’est ce genre d’évènement que je voudrais voir à la télévision ! Je voudrais aussi que les radios et les journaux informent correctement le public afin qu’il sache, qu’en province, que tout près de chez lui, il existe des productions musicales de très grande qualité accessibles à un tarif dérisoire.

Je remercie le ciel de ne pas avoir dilapidé mes économies pour voir le massacre de Jules César et de Cléopâtre, et suis un admirateur inconditionnel de Madame Bartoli et Messieurs Scholl, Jaroussky et Antonini. Je n’aurai pas pu supporter de vivre l’insulte faite à leur immense talent !

S’il vous plaît, vous qui lisez ces mots, faites dorénavant tout ce qui est en votre pouvoir pour que les musiques savantes ne deviennent jamais le domaine exclusif de quelques archéologues ! Il s’agit d’une des plus belles parties du patrimoine culturel de l’Humanité, certainement la plus universelle, mais aussi la plus fragile.

Merci pour tout ce que vous entreprendrez dans le futur. Moi, je continuerai à soutenir et à promouvoir le travail de l’équipe des Dominicains de Guebwiller.



Bertrand Schmerber
             


 

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